Certaines pertes nous laissent sans mots, sans repères, parfois même sans savoir comment continuer. Les rites, qu’ils soient hérités d’une tradition ou inventés pour soi, peuvent alors donner une forme à ce qui semble informe, et aider à inscrire la perte dans une histoire qui peut continuer à s’écrire.
Il y a des événements après lesquels le monde ne semble plus tout à fait le même.
La mort d’un proche, une séparation, un départ, la perte d’un lieu, d’un projet ou d’une certaine représentation de l’avenir peuvent créer une rupture entre un « avant » et un « après ».
Face à une perte, chacun fait de son mieux pour composer avec ce qui vient de se produire. Certains cherchent à comprendre. D’autres ont besoin de parler, de se rapprocher de leurs proches ou, au contraire, de rester seuls. Certains conservent des objets, retournent dans des lieux, écrivent, prient ou organisent une cérémonie.
Ces gestes ne sont pas nécessairement des tentatives pour « tourner la page ».
Ils peuvent être une manière de chercher du sens là où la perte a créé une rupture de sens, de donner une forme à ce qui est devenu difficile à penser, à ressentir ou à dire.
C’est l’une des fonctions possibles des rites.
Les rites donnent une forme aux passages
Les êtres humains ont, depuis toujours, accompagné les grands passages de l’existence par des rites : naissance, mariage, entrée dans l’âge adulte, départ, séparation, mort.
Ils ont en commun de rendre visible une transformation.
Une cérémonie funéraire, par exemple, ne change rien à la réalité de la mort. Mais elle permet de la reconnaître collectivement. Elle donne un lieu, un temps et des paroles à l’absence. Elle permet aussi à ceux qui restent de se retrouver autour d’une réalité qu’ils partagent désormais.
Mais les rites ne sont pas nécessairement religieux ou traditionnels.
Ils peuvent être inventés pour soi.
Une personne peut retourner seule dans un lieu important. Une autre déposera une fleur. Une famille écoutera chaque année la même chanson à la date de la disparition. Quelqu’un écrira une lettre qui ne sera jamais envoyée.
Un rituel peut être très simple.
Il n’a pas besoin d’être visible pour les autres pour avoir une signification profonde. Parfois, un geste presque invisible suffit.
Le deuil : apprendre à vivre avec l'absence
Le deuil ne consiste pas simplement à « accepter » que quelqu’un n’est plus là. Il implique une transformation progressive du rapport à la personne, à la relation et à sa propre vie.
Au début, l’absence peut être presque impossible à concevoir. On peut continuer spontanément à penser : « Il faut que je lui raconte ça », avant de se rappeler qu’il n’est plus possible d’appeler.
Le monde extérieur a changé, mais le monde intérieur n’a pas encore eu le temps de s’ajuster.
C’est aussi pour cette raison que les objets peuvent prendre une telle importance.
Un vêtement peut être conservé parce qu’il porte encore l’odeur du proche disparu. Une chambre peut rester intacte parce que la modifier semble, pendant un temps, presque irréel. Une photographie peut être à la fois douloureuse et rassurante.
Il n’y a pas nécessairement là un refus de la réalité. Il peut s’agir d’une manière de rester en contact avec elle, progressivement, à son propre rythme.
Puis, parfois, le sens de l’objet évolue.
Le vêtement n’est plus seulement celui que portait la personne : il devient un souvenir. La chambre n’est plus seulement l’endroit où elle vivait : elle devient un lieu chargé de son histoire. La photographie peut finir par évoquer davantage la relation vécue que les circonstances de la mort.
Quelque chose s’est déplacé.
La présence extérieure peut progressivement devenir une présence intérieure.
Les paroles qui n'ont pas pu être dites
La mort peut interrompre une relation sans lui laisser le temps de se terminer.
Il peut rester des mots que l’on aurait voulu dire :
Je t’aime.
Merci.
Je suis désolé.
Je t’en veux.
Pourquoi ?
Pardonne-moi.
Ces paroles peuvent continuer à exister longtemps après la disparition.
Écrire une lettre peut parfois permettre de leur donner une place. La lire à voix haute, la conserver, la déposer dans un lieu particulier ou la détruire peut devenir un rituel. Ce geste ne prétend évidemment pas faire revenir la personne ni obtenir une réponse. Il permet autre chose : reconnaître que la relation continue à évoluer, même lorsque la relation physique s’est interrompue.
Le pardon peut lui aussi rester en suspens.
Mais pardonner n’est ni obligatoire, ni synonyme d’excuser ou d’oublier. Certaines personnes ne souhaitent pas pardonner. D’autres en ressentent le besoin. D’autres encore découvrent que ce qu’elles cherchaient n’était pas vraiment le pardon, mais simplement la possibilité de déposer une colère, une culpabilité ou une douleur.
Le rituel ne devrait jamais devenir une nouvelle injonction.
Transformer le lien, pas l'effacer
Faire son deuil ne signifie pas nécessairement se détacher de la personne disparue au point de ne plus penser à elle.
Une relation peut changer de forme.
Une recette peut continuer à être préparée. Une expression peut être reprise. Une valeur transmise par un parent peut continuer à guider son enfant devenu adulte. Une histoire peut être racontée à ceux qui n’ont pas connu la personne.
La personne n’est plus présente physiquement, mais elle continue à faire partie de l’histoire de ceux qui restent.
Les rites peuvent accompagner cette transformation.
Une cérémonie funéraire marque la mort, mais elle peut aussi célébrer une vie. Une photographie rappelle une absence, mais elle témoigne aussi d’un lien. Une date anniversaire peut raviver la douleur, mais elle peut aussi devenir un moment choisi pour se souvenir.
Ainsi, le but n’est pas nécessairement de supprimer le lien pour pouvoir continuer à vivre. Il peut s’agir de trouver une autre manière d’être en lien.
Quand la perte est aussi traumatique
Il est important de distinguer le deuil du psychotraumatisme.
Un deuil peut être extrêmement douloureux sans constituer un traumatisme. La tristesse, le manque, la colère, la culpabilité, les souvenirs qui reviennent ou les moments de chagrin qui surgissent longtemps après une perte peuvent faire partie du processus de deuil.
Mais certaines circonstances de la perte peuvent également provoquer un psychotraumatisme : décès brutal ou violent, accident, suicide, homicide, disparition, mort d’un enfant, ou exposition particulièrement éprouvante aux circonstances du décès.
Dans ces situations, ce n’est plus seulement l’absence qui fait souffrir. L’événement lui-même peut continuer à s’imposer dans le présent.
Une image peut revenir avec une précision saisissante. Une odeur peut provoquer une réaction physique immédiate. Un bruit peut faire sursauter. Un lieu peut devenir impossible à fréquenter. Une date peut être redoutée plusieurs semaines à l’avance.
Le corps peut continuer à se comporter comme si le danger était encore présent.
La personne peut également chercher à éviter tout ce qui lui rappelle l’événement, parfois jusqu’à organiser une partie importante de sa vie autour de cet évitement.
Ces manifestations ne disent pas simplement quelque chose du lien avec la personne disparue. Elles peuvent témoigner d’une expérience traumatique qui, elle aussi, demande à être prise en compte.
Le psychotraumatisme appelle un autre travail
Un rituel peut aider à symboliser une perte. Il ne suffit pas nécessairement à traiter un psychotraumatisme.
Lorsque les symptômes traumatiques persistent et entraînent une souffrance importante ou limitent la vie quotidienne, une prise en charge psychothérapeutique adaptée peut être indiquée. Différentes approches thérapeutiques du psychotraumatisme peuvent être proposées en fonction de la personne, de son histoire, de ses symptômes et de ses besoins.
Le travail thérapeutique vise notamment à permettre que l’expérience puisse progressivement trouver sa place dans le passé.
Il ne s’agit pas d’effacer le souvenir. Il ne s’agit pas non plus de faire disparaître la douleur liée à une perte qui restera une perte.
Il s’agit de pouvoir se souvenir sans revivre, retrouver un sentiment de sécurité et permettre au présent de redevenir véritablement le présent.
Dans ce contexte, un rituel peut éventuellement trouver sa place autour du travail thérapeutique. Il peut aider à marquer une étape, à retrouver une capacité de choix ou à donner une forme symbolique à une transformation.
Mais il ne doit pas être confondu avec le traitement du traumatisme lui-même.
Retrouver une capacité d'agir
La perte peut imposer une expérience radicale d’impuissance. Quelque chose est arrivé et il n’est plus possible de l’empêcher.
Choisir un geste peut alors prendre une signification particulière.
Choisir la musique d’une cérémonie. Décider ce qui sera conservé. Planter un arbre. Déposer une lettre. Retourner dans un lieu. Réunir quelques personnes. Ou simplement allumer une bougie dans un moment choisi.
Ces gestes ne donnent pas de pouvoir sur ce qui s’est passé. Ils redonnent quelque chose de différent : une possibilité d’agir maintenant.
Cette dimension peut être particulièrement importante lorsque la perte a été associée à un événement traumatique, au cours duquel la personne a pu faire l’expérience d’une profonde impuissance.
Mais là encore, le rituel n’est pas une obligation.
Il n'existe pas une bonne manière de faire son deuil
Certaines personnes ont besoin d’une cérémonie. D’autres non.
Certaines conservent longtemps les affaires du défunt. D’autres ont besoin de les ranger rapidement.
Certaines parlent beaucoup de la personne morte. D’autres trouvent refuge dans le silence.
Certaines souhaitent ritualiser les anniversaires. D’autres préfèrent ne rien faire ces jours-là.
Aucune de ces attitudes ne permet, à elle seule, de dire qu’un deuil est « réussi » ou qu’il ne l’est pas.
Il n’existe pas de calendrier universel de l’attachement.
Il n’existe pas non plus de rituel obligatoire.
L’accompagnement consiste notamment à accueillir les différentes manières dont une personne tente de composer avec une perte, sans lui imposer une façon correcte de lui donner du sens.
Les gestes que l’on invente dans ces moments peuvent être maladroits, surprenants, parfois même difficiles à comprendre pour l’entourage. Ils n’en sont pas moins souvent des tentatives profondément humaines pour retrouver un peu de continuité là où quelque chose s’est brutalement interrompu.
Continuer sans oublier
Certaines pertes ne disparaissent jamais complètement.
Mais leur place peut changer.
Ce qui, au début, occupait tout l’espace peut progressivement côtoyer d’autres choses : des souvenirs heureux, de nouveaux projets, de nouvelles relations, des moments de plaisir.
Une date qui ne pouvait être pensée qu’avec douleur peut devenir une date de mémoire.
Un objet impossible à toucher peut retrouver une autre signification.
Une histoire qui ne pouvait être racontée sans larmes peut un jour être transmise à quelqu’un qui ne connaissait pas la personne disparue.
Il ne s’agit pas de dire que le temps « guérit tout ». Certaines blessures restent sensibles.
Il s’agit plutôt de reconnaître que l’être humain peut progressivement réorganiser sa vie autour d’une réalité qui ne peut plus être changée.
Les rites peuvent accompagner cette transformation. Ils donnent parfois des mots à ce qui reste difficile à dire, une forme à ce qui semblait informe, un geste à ce qui ne pouvait encore être pensé.
Ils ne changent pas ce qui s’est passé.
Ils peuvent cependant aider à lui donner une place.
Et peut-être est-ce cela, finalement, continuer.
Non pas laisser le passé derrière soi.
Mais trouver une nouvelle manière de le porter avec soi.
Cet article a été rédigé par Kate Rizzi.
