Certaines douleurs ne commencent pas avec nous.
Elles naissent bien avant notre premier souffle, dans des histoires qu’on ne connaît qu’à demi-mot, ou pas du tout.
Et pourtant, elles habitent nos corps, influencent nos choix, voilent nos joies.
Ce sont les blessures héritées.
En tant que médecin, je l’ai souvent constaté : il arrive que nous ressentions une peur soudaine, une tristesse tenace ou une colère difficile à comprendre, comme si elles ne nous appartenaient pas totalement. Comme si l’écho d’histoires plus anciennes traversait encore nos vies. Ces phénomènes portent un nom : les traumatismes transgénérationnels.
Les blessures transgénérationnelles se transmettent de deux manières
La transmission psychologique et relationnelle.
- Elle passe par ce qui est vécu dans les familles : des silences pesants, des secrets qui creusent des vides, des comportements répétitifs qui s’imposent sans que l’on sache pourquoi. Un parent qui a connu l’insécurité peut, sans le vouloir, transmettre à son enfant une vigilance excessive, une difficulté à faire confiance, ou une peur diffuse du monde. On hérite de ce qui n’a pas été dit, digéré, pleuré.
- À cela s’ajoutent les loyautés familiales. Conscientes ou invisibles, elles nous poussent à rester fidèles à ceux qui nous ont précédés : ne pas être plus heureux que ses parents, porter la culpabilité d’un ancêtre, répéter son échec comme pour « équilibrer » une injustice. Ces loyautés créent des chaînes invisibles qui façonnent nos choix, nos relations et parfois même nos souffrances.
La transmission biologique et épigénétique.
Des recherches récentes en épigénétique (*) ont mis en lumière que les événements de vie, notamment de grands stress ou traumatismes, peuvent modifier l’expression des gènes sans en altérer la séquence. Ces marques épigénétiques – notamment via la méthylation de l’ADN ou les ARN non codants – influencent la régulation du stress, du métabolisme ou de l’immunité. Plusieurs études ont démontré que ces altérations peuvent être transmises à la descendance, comme chez les enfants de survivants de la Shoah ou de catastrophes majeures, qui présentent des modifications similaires dans les gènes impliqués dans la réponse au stress. Ces découvertes offrent un cadre biologique cohérent à la transmission transgénérationnelle des vulnérabilités psychiques, même sans transmission directe par la parole.
Ces deux niveaux de transmission — psychologique et épigénétique — ne s’excluent pas, ils s’additionnent. Ils expliquent pourquoi certaines blessures semblent traverser le temps et se manifester bien au-delà de la personne qui les a vécues en premier.
Mais cette histoire n’est pas une fatalité. L’épigénétique a aussi montré que nos marques biologiques ne sont pas figées : elles peuvent évoluer favorablement. De la même manière, les héritages psychologiques peuvent être transformés, à condition de trouver un espace où mettre en mots ce qui a été tu, reconnaître ce qui n’a pas été vécu, et redonner sens aux silences.
Un tel chemin est rarement solitaire. On ne guérit pas seul. Le travail thérapeutique permet de remettre du lien là où il y a eu rupture, d’alléger le poids invisible qui se transmet, et d’offrir aux générations futures la possibilité d’écrire une histoire plus libre.
Se libérer d’un traumatisme transgénérationnel, ce n’est pas oublier le passé : c’est transformer son empreinte, pour qu’il cesse d’être une blessure et devienne une source de force et de continuité.
Cet article a été rédigé par Philippe Marneth
(*) Références scientifiques :
Heijmans, B. T., et al. (2008). Persistent epigenetic differences associated with prenatal exposure to famine in humans. PNAS, 105(44), 17046–17049.
Yehuda, R., et al. (2016). Holocaust exposure induced intergenerational effects on FKBP5 methylation. Biological Psychiatry, 80(5), 372–380.
Meaney, M. J., & Szyf, M. (2005). Environmental programming of stress responses through DNA methylation: Life at the interface between a dynamic environment and a fixed genome. Dialogues in Clinical Neuroscience, 7(2), 103–123.
Gapp, K., et al. (2014). Implication of sperm RNAs in transgenerational inheritance of the effects of early trauma in mice. Nature Neuroscience, 17(5), 667–669.